Savoir pour ne pas se faire avoir : éducation aux médias

À l’occasion de la Semaine mondiale de l’éducation aux médias et à l’information, nous avons donné la parole à Guylaine Loquet, ancienne grand reporter et directrice de rédaction, aujourd’hui bénévole chez C’Possible.

Depuis trois ans, elle anime des Ateliers Repères auprès de lycéens professionnels pour les aider à décoder l’information. Réseaux sociaux, IA, élection présidentielle à venir : elle partage ses méthodes, ses constats de terrain et trois réflexes simples pour aiguiser son esprit critique.

Qui est Guylaine ?

Diplômée de l’Institut pratique de journalisme, Guylaine Loquet a débuté en radio, à RMC et RTL, puis en presse écrite à Libération. Elle a ensuite fait l’essentiel de sa carrière en télévision en travaillant chez des producteurs extérieurs,  principalement CAPA, où elle a été grand reporter, rédactrice en chef puis directrice de la rédaction. Sur le terrain, elle a notamment couvert la guerre en Bosnie, raconté la Russie de l’après-chute du mur de Berlin et produit en France de nombreux documentaires de société.

Les enjeux : « La vraie puissance, c’est de savoir »

Entre réseaux sociaux, surinformation et essor de l’IA, quels sont aujourd’hui les grands enjeux de l’éducation aux médias pour les jeunes ?

Le premier enjeu, à mes yeux, est de donner à la jeune génération l’envie d’être bien informée, notamment sur les questions politiques, environnementales et de vie quotidienne. Il s’agit de la convaincre de faire des choix, de se forger une opinion, et non de « subir les algorithmes ». C’est le plus difficile.

Pour eux, s’informer est souvent synonyme de travail. À la question « Comment vous informez-vous ? », 100 % des réponses sont : « Sur TikTok ». Et lorsqu’ils cherchent un sujet, c’est en lien avec leurs goûts du moment : musique, foot, maquillage, séries… Il faut leur dire et leur répéter que la vraie puissance, c’est de savoir. Savoir pour ne pas se faire avoir. Toujours exemples à l’appui.

Je pense que la bataille du « moins d’écrans » est perdue pour les lycéens. L’accès à une information de qualité repose donc sur leur connaissance de quelques sites gratuits et fiables, simples d’accès.

Enfin, à quelques mois de l’élection présidentielle, l’enjeu est de leur rappeler qu’ils vont pouvoir voter, que leur opinion compte et qu’il est vital de savoir ce que proposent les candidats.

 

La méthode : « Je suis vieille. Fait ou opinion ? »

Comment aidez-vous les élèves à faire le tri entre fait, opinion et désinformation ? Quels sont les réflexes clés à leur transmettre ?

Je leur apprends à distinguer un fait d’une opinion avec des exemples. Le premier est très “bête”, mais il fonctionne très bien.

« Je suis une femme. Fait ou opinion ? » Ils répondent tous : « Fait », évidemment.

« Je suis vieille. Fait ou opinion ? » Là, les plus courageux répondent : « Fait, bien sûr ! » Je leur explique alors que cela dépend de mes interlocuteurs. Pour eux, oui. Mais face à des personnes de plus de 50 ans, ce ne serait sans doute pas le cas. Ce n’est plus un fait indiscutable.

Selon l’endroit où l’on se trouve, son travail, ses origines, son âge ou son genre, on ne vit pas et on ne comprend pas un événement de la même façon. Il faut donc écouter et lire toutes les opinions pour se faire la sienne.

J’organise souvent une saynète en classe. Je fais sortir quelques élèves, puis je les fais revenir un par un et je les place à différents endroits de la salle pour qu’ils décrivent ce qu’ils voient. Résultat : aucun n’a vu exactement la même chose que son camarade, et chacun raconte une histoire différente.

Je leur montre aussi qu’il faut toujours savoir « qui parle », qui s’adresse à eux, notamment sur les réseaux sociaux. Est-ce que tous les protagonistes d’une affaire s’expriment, ou une seule partie ? Cherche-t-on à leur vendre quelque chose ? Le texte ou la vidéo fait-il d’abord appel à leurs émotions ?

 

Le terrain : « Une information vérifiée coûte cher »

Vous animez bénévolement des Ateliers Repères pour C’Possible : comment abordez-vous ce sujet avec les lycéens professionnels, et quelles prises de conscience observez-vous chez eux ?

J’anime souvent cet atelier avec mon fils, journaliste au service international d’un grand média. Nous décortiquons ensemble la façon dont un événement qu’ils connaissent tous a été vérifié, puis enquêté. Ils découvrent en général ce qu’est ce métier, et à quel point il est complexe.

Nous leur expliquons qu’une information vérifiée coûte cher. Mon fils détaille par exemple son dernier reportage à l’étranger : l’avion, l’hôtel, les repas, la location de voiture, le fixeur-interprète, multipliés par le nombre de jours sur place, plus son salaire. Ils sont toujours très surpris et très intéressés.

La conclusion, c’est qu’il faut privilégier les médias qui s’appuient sur une vraie rédaction, et toujours croiser ses sources. Nous leur remettons d’ailleurs une liste non exhaustive de ces médias, avec leurs différents canaux. 

Pour information, en trois ans, seuls deux élèves m’ont dit avoir déjà lu un journal. Aucun n’écoute la radio. S’ils regardent la télévision, c’est parce que leurs parents l’allument : eux ne font que passer devant.

 

Les conseils : trois questions à poser à chaque information

Si vous aviez trois réflexes à conseiller aux jeunes pour aiguiser leur esprit critique au quotidien, quels seraient-ils ?

  1. Qui es-tu ? Qui êtes-vous ? Identifier qui parle, et s’il s’agit d’un média avec une vraie rédaction.
  2. Que cherches-tu à me vendre ? Repérer l’intérêt caché : un produit, une idée, un clic.
  3. Comment je vérifie ce que tu dis ? Croiser avec d’autres sources fiables avant de croire ou de partager.
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